La finance durable au service du transport bas carbone - Touax
Depuis 170 ans, le groupe TOUAX accompagne les transformations du transport de marchandises en Europe et à l’international. Leader européen de la location et de la gestion d’actifs de transport durables, le groupe franchit une nouvelle étape avec l’intégration structurée des critères ESG et de la finance verte dans sa stratégie. Entretien avec Vincent Monier, Director Corporate Finance & Sustainability chez TOUAX.
TOUAX a rejoint le réseau des entreprises adhérentes au Pacte mondial des Nations Unies. Qu’est-ce qui a motivé cet engagement ?
Il nous a semblé utile, en 2023, de formaliser davantage nos engagements ESG en adhérant au Pacte mondial des Nations Unies. Notre démarche existait déjà, mais nous souhaitions l’inscrire dans un cadre international reconnu, structuré autour des Dix principes universels.
Les systèmes de notation financière ont également joué un rôle de catalyseur. Ils nous ont incités à renforcer la formalisation de nos politiques et à communiquer plus clairement. Le Pacte mondial nous a apporté un cadre méthodologique solide, notamment sur les droits humains et la gouvernance.
Concrètement, nous avons renforcé notre dispositif : révision en 2024 de la charte éthique du groupe, formalisation d’une politique environnementale, d’une politique d’achats responsables, d’un code de conduite anticorruption (incluant un dispositif d’alerte interne) et d’un code de conduite fournisseurs. Cette adhésion s’inscrit dans un momentum plus large engagé en 2022-2023 pour structurer durablement notre démarche.
Votre modèle repose sur le financement et la location d’actifs de transport. En quoi vos actifs sont-ils bas carbone ?
Notre métier est celui de loueur d’actifs de transport durables : wagons de fret, barges fluviales et conteneurs. Ce sont des actifs non motorisés, nécessaires au transport de marchandises.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon une étude sectorielle de 2020 :
- Wagon de fret : 24 g de CO₂ par tonne-kilomètre
- Transport routier par camion : 137 g de CO₂ par tonne-kilomètre
- Barge fluviale : 33 g de CO₂ par tonne-kilomètre
- Conteneur : 7 g de CO₂ par tonne-kilomètre
Le rail émet donc 6 à 7 fois moins de CO₂ que le transport routier. Le transport fluvial est également particulièrement vertueux. Quant au conteneur, il constitue le maillon essentiel du report modal.
Notre histoire illustre cet ancrage : fondé à Paris et trouvant son origine en 1853 autour du transport fluvial sur la Seine et l’Oise — à l’époque, les barges étaient tirées par des chevaux — TOUAX s’inscrit dans le temps long. Nous gérons aujourd’hui 1,2 milliard d’euros d’actifs tangibles à l’international.
Le rail émet donc 6 à 7 fois moins de CO₂ que le transport routier. Le transport fluvial est également particulièrement vertueux. Quant au conteneur, il constitue le maillon essentiel du report modal.
– Vincent Monier

Vous avez mis en place un Green Finance Framework en 2023. De quoi s’agit-il ?
Le Green Finance Framework est un cadre de financement aligné avec les recommandations de la Loan Market Association (LMA) pour les prêts bancaires et de l’International Capital Market Association (ICMA) pour les émissions obligataires.
Il définit :
- l’usage des fonds,
- les critères d’éligibilité des actifs,
- les obligations de reporting,
- l’alignement avec la taxonomie européenne.
Dans notre cas, deux actifs sont éligibles à cette classification européenne (taxonomie) : les wagons de fret et les barges fluviales, car ils contribuent directement à l’atténuation du changement climatique.
Chaque actif financé doit respecter des critères précis : ne pas être motorisé, ne pas transporter de charbon ou de pétrole, répondre aux exigences environnementales définies par la taxonomie européenne. Sur la base d’une logique de portefeuille, nous produisons un reporting détaillé sur les actifs verts, comparés en valeur de marché aux instruments de finance verte mis en place, et ainsi que sur les impacts environnementaux voire sociaux de ces actifs. En revanche, les conteneurs ne sont pas encore intégrés dans la taxonomie européenne, ce que nous considérons comme un oubli réglementaire, l’Union Européenne prônant le report modal qui ne peut s’opérer qu’avec des conteneurs.
En revanche, les conteneurs ne sont pas encore intégrés dans la taxonomie européenne, ce que nous considérons comme un oubli réglementaire, l’Union Européenne prônant le report modal qui ne peut s’opérer qu’avec des conteneurs.
– Vincent Monier

L’investissement socialement responsable (ISR) constitue-t-il un levier structurant pour TOUAX ?
Nous parlons moins d’ISR au sens strict que de finance durable. TOUAX est une société cotée depuis 1906 et intervient dans des marchés de long terme.
Nous investissons avec nos propres ressources, mais également aux côtés d’investisseurs tiers — fonds d’investissement, SICAV — intéressés par les infrastructures de transport. Ces investisseurs lèvent des capitaux et les déploient en acquérant des actifs de transport durable. Nous gérons ensuite opérationnellement les actifs pour leur compte et percevons une commission de gestion.
Nos partenaires financiers sont soumis à la SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation), tandis que nous sommes concernés par la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), que nous suivons de près même si nous n’y sommes pas assujettis pour des raisons de taille d’entreprise, suite à l’assouplissement de la réglementation européenne. Ce cadre général implique une rigueur accrue dans la gestion et la transparence des actifs.
Nos clients — opérateurs ferroviaires comme la SNCF ou Deutsche Bahn, industriels comme Cemex ou ArcelorMittal — sont eux-mêmes engagés dans des trajectoires de décarbonation. L’alignement ESG devient un langage commun.
Vous avez recours à des green loans. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets ?
Notre premier green loan remonte à 2020 pour l’activité de fret ferroviaire sur une partie des financements européens. En 2022, nous avons financé la maison mère TOUAX SCA par un prêt obligataire sustainability-linked. En 2023, nous avons structuré notre Green Finance Framework à l’échelle du groupe – ce qui a permis de transformer tous les compartiments de notre contrat de financement wagons de fret en green loan – et réalisé notre premier bilan carbone. En parallèle, nous avons levé en 2022 un prêt à impact de 110 millions de dollars pour notre activité conteneurs, indexé en 2023 sur notre notation EcoVadis.
En 2025, nous avons obtenu un prêt de 50 millions d’euros auprès de la Banque européenne d’investissement (BEI), la banque du climat de l’Union européenne. Ce financement, d’une durée de 14 ans, apporte une grande stabilité à notre plan d’investissement sur les wagons de fret. L’opération bénéficie de la garantie du programme InvestEU. Nous avons aussi mis en place en 2025, avec nos banques commerciales, un financement vert de 163 millions d’euros pour l’activité wagons de fret, confirmant la structure green de 2023.
D’autres initiatives ont vu le jour en fin d’année, sur les financements de barges fluviales. Nous capitalisons sur nos acquis et continuons à progresser.
Un green loan est un prêt bancaire destiné exclusivement à financer des actifs verts, avec un usage strictement encadré. L’intérêt est double : fléchage clair des fonds et, parfois, conditions financières améliorées. À la différence d’un green bond, qui relève du marché obligataire, le green loan est généralement d’une maturité plus courte.
Comment intégrez-vous les critères ESG dans vos décisions d’investissement ?
Depuis début 2024, la sélection des investissements sur critères ESG est un passage obligé devant nos comités internes. Chaque projet doit répondre à un questionnaire couvrant les droits humains, les critères sociaux et de gouvernance, et l’impact environnemental.
Nous analysons par exemple si le fournisseur a signé notre code de conduite, s’il dispose d’une notation ESG, s’il existe des controverses sociales, ou encore si l’investissement contribue à l’économie circulaire.
L’origine des matières premières, la part d’acier recyclé, les pratiques industrielles sont examinées. L’ESG est pleinement intégré à notre processus décisionnel.

Quels leviers actionnez-vous pour réduire votre empreinte environnementale ?
En tant qu’entreprise de services, nos émissions directes (Scope 1 et 2) sont limitées. L’essentiel de notre impact se situe en Scope 3, via nos fournisseurs.
Nous avons mis en place un processus d’achats responsables visant à privilégier les fournisseurs les moins émetteurs de gaz à effet de serre, à conditions équivalentes.
Mais notre principal levier réside dans les émissions évitées. En 2024, notre bilan carbone s’élève à environ 200 kilo tonnes de CO₂. En revanche, les émissions évitées grâce au report modal représentent 1 374 kilo tonnes de CO₂ — soit six à sept fois plus.
Mais notre principal levier réside dans les émissions évitées. En 2024, notre bilan carbone s’élève à environ 200 kilo tonnes de CO₂. En revanche, les émissions évitées grâce au report modal représentent 1 374 kilo tonnes de CO₂ — soit six à sept fois plus.
– Vincent Monier
Quel rôle TOUAX peut-il jouer dans la transition des chaînes logistiques ?
Le report modal est central : transférer le transport routier vers le rail ou le fluvial pour décarboner les transports. Le conteneur est un outil clé de cette transition. Constitué quasi exclusivement d’acier (dont la recyclabilité est infinie ou presque), il représente l’emballage durable du commerce international (il existe environ 58 millions de conteneurs en circulation dans le monde). Combinés à nos autres matériels de transport, les conteneurs peuvent être acheminés jusqu’à leur destination finale grâce à des wagons de fret et des barges fluviales.
Nous plaidons pour une évolution réglementaire permettant de mieux flécher les financements durables vers les conteneurs intermodaux, indispensables à la logistique mondiale.
Au-delà de l’environnement, comment abordez-vous les enjeux sociaux et de gouvernance ?
La gouvernance est un socle essentiel : éthique, lutte contre la corruption, cybersécurité, conformité réglementaire.
Avec 250 salariés permanents pour gérer 1.2 milliard d’euros d’actifs, le capital humain est stratégique. Formation, dialogue social, qualité de vie au travail, diversité et inclusion sont des priorités.
Nous réalisons également des visites de sites chez nos fournisseurs, notamment en Europe de l’Est, en Turquie ou en Asie. Nous visons à renforcer notre process de due diligence raisonnable, afin de nous assurer du respect des droits humains et des conditions de sécurité.
Quels outils utilisez-vous pour piloter votre performance ESG ?
Nous réalisons depuis 2023 un bilan carbone complet couvrant les Scopes 1, 2 et 3. Nous avons réalisé une matrice de double matérialité en 2025, complétant ainsi notre analyse économique par une analyse d’impact de nos actions sur l’environnement externe
Nos notations EcoVadis 2025 ( 81/100 – Médaille d’Or ) et EthiFinance (79/100 – Niveau Or) constituent également des indicateurs externes de reconnaissance pour l’ensemble de notre démarche RSE.
Nous publierons pour l’année 2025 un rapport de durabilité volontaire (au format VSME, découlant du cadre réglementaire CSRD), aligné avec les attentes européennes et les Dix principes du Pacte mondial, afin de confirmer nos engagements et renforcer notre transparence.
Quelles sont vos ambitions pour les prochaines années ?
Notre priorité reste la décarbonation du transport de marchandises, en propre et via le co-investissement avec des partenaires financiers.
Nous disposons d’un solide track record en finance durable depuis 2020. À terme, nous aimerions financer la maison mère via un green loan ou un green bond, et pas seulement utiliser un outil de finance verte pour une activité bien définie.
Un ajustement réglementaire intégrant les conteneurs dans la taxonomie européenne serait un levier majeur pour accélérer encore le fléchage des capitaux vers des infrastructures de transport durables.
Notre ambition est claire : catalyser les ressources financières pour accompagner la transition logistique sur le long terme — fidèle à l’histoire de TOUAX depuis 1853.
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