25 mars 2026

Biodiversité : pourquoi les entreprises ont-elles intérêt à la protéger ?

Longtemps perçue comme un sujet périphérique, la biodiversité s’impose aujourd’hui comme un déterminant clé de la résilience économique. Dépendance aux services écosystémiques, exposition aux risques physiques et de transition, pressions réglementaires croissantes : les impacts sur les modèles d’affaires sont déjà tangibles. 

Sans écosystèmes fonctionnels, ce sont des chaînes d’approvisionnement fragilisées, des coûts accrus et, à terme, une remise en cause de la création de valeur. 

C’est dans ce contexte que le Pacte mondial de l’ONU – Réseau France a réuni des experts de WWF France, de l’IPBES, de l’Office français de la biodiversité et d’Entreprises pour l’Environnement pour une table ronde dédiée à la biodiversité, organisée en écho à la publication du dernier rapport de l’IPBES. 

À cette occasion, plusieurs intervenants de premier plan ont partagé leurs analyses et retours d’expérience : 

  • Constance von Briskorn, responsable Biodiversité et Finance, Entreprises pour l’Environnement (EpE), 
  • Clément Feger, co-auteur du rapport IPBES et maître de conférences à AgroParisTech, 
  • Ciprian Ionescu, responsable Capital naturel, WWF France, 
  • Lôra Rouvière, cheffe de l’Unité Entreprises et Biodiversité, Office français de la biodiversité. 

Une dépendance forte des entreprises à la nature 

 Premier constat partagé : la biodiversité ne relève pas uniquement d’un enjeu environnemental, mais constitue un pilier fondamental de nos économies. 

Aujourd’hui, 14 des 18 contributions de la nature à l’humanité telles que définies par l’IPBES sont en déclin. Cela s’explique notamment par un modèle de croissance reposant sur une consommation accrue de ressources, une recherche de rentabilité à court terme et un manque de redevabilité. 

Entre 1992 et 2014, le capital produit a doublé, tandis que le capital naturel a chuté de 40 %. 

Tous les secteurs sont concernés : 

  • secteur primaire : dépendance directe à la qualité des sols, de l’eau ou des ressources forestières ; 
  • secteur secondaire : besoin d’écosystèmes fonctionnels pour sécuriser les infrastructures et les procédés industriels ; 
  • secteur tertiaire : dépendance à des actifs immatériels, comme l’attractivité des territoires. 

Les entreprises sont ainsi exposées à plusieurs types de risques : 

  • physiques (érosion, inondations…) ; 
  • de transition (évolution des réglementations et des attentes sociétales) ; 
  • systémiques, avec des effets cumulatifs susceptibles de fragiliser l’économie mondiale. 

Dans les dix prochaines années, les risques liés à la biodiversité figurent parmi les plus critiques selon le World Economic Forum. 

Un cadre international structurant et des exigences croissantes 

Les travaux de l’IPBES alimentent directement les cadres internationaux et les politiques publiques. Le cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté lors de la 15ᵉ réunion des parties à la Convention sur la diversité biologique (COP15) fixe ainsi des objectifs ambitieux à horizon 2030 et 2050 : 

  • restaurer 30 % des écosystèmes dégradés ; 
  • protéger 30 % des terres et des mers ; 
  • réduire significativement les pollutions et les pressions sur la biodiversité. 

La cible 15 appelle spécifiquement les entreprises à renforcer leur transparence, en intégrant leurs impacts et dépendances à la biodiversité dans leur reporting, y compris sur leur chaîne de valeur. 

Ces ambitions se déclinent au niveau européen et national, notamment via la Stratégie nationale biodiversité 2030, qui vise à engager 5 000 entreprises françaises dans des démarches ambitieuses. 

En parallèle, les cadres réglementaires évoluent, à l’image de la CSRD et de son standard ESRS E4 dédié à la biodiversité, renforçant les attentes en matière de reporting. 

Des entreprises encore en transition 

Si les outils se sont structurés ces dernières années, notamment depuis la COP15, le niveau de maturité des entreprises reste très hétérogène. 

Plusieurs cadres complémentaires ont émergé : 

  • TNFD (risques financiers liés à la nature) 
  • SBTN (méthodologie de fixation d’objectifs scientifiques pour la nature) 
  • CSRD (reporting réglementaire) 
  • Initiatives d’engagement nationales comme « Entreprises engagées pour la nature » 

Malgré ces avancées, des marges de progression importantes subsistent. L’étude « Nat40 » du WWF révèle notamment : 

  • une absence généralisée de plans de transition biodiversité structurés ; 
  • une sous-estimation fréquente des enjeux de matérialité ; 
  • une faible prise en compte de la chaîne de valeur ; 
  • un manque de cibles scientifiques et de plans de financement. 

Certaines entreprises montrent toutefois la voie, en intégrant la biodiversité au cœur de leur modèle économique : recyclage urbain, nouveaux produits assurantiels intégrant les écosystèmes, ou encore outils internes pour limiter l’artificialisation des sols. 

Passer à l’action : méthodes, outils et gouvernance 

Le message clé porté par l’IPBES est clair : les connaissances et les outils existent, il est désormais urgent d’agir. Les entreprises sont invitées à structurer leur démarche autour d’un plan de transition nature en cinq étapes : 

  1. évaluer dépendances, impacts, risques et opportunités (DIRO) ; 
  1. définir des objectifs ; 
  1. déployer un plan d’action (éviter, réduire, restaurer) ; 
  1. mettre en place une gouvernance adaptée ; 
  1. assurer le suivi et le reporting. 

L’enjeu est également d’intégrer ces dimensions dans les systèmes de pilotage existants (tableaux de bord, comptabilité, stratégie), tout en reconnaissant que la valeur de la nature ne peut se limiter à une approche purement financière. 

Des dispositifs d’accompagnement pour accélérer 

Plusieurs outils et initiatives permettent d’accompagner concrètement les entreprises : 

  • “Act4Nature International” (EPE, L’Afep, MEDEF, Pacte mondial de l’ONU – Réseau France) : initiative d’engagement volontaire en faveur de la biodiversité destinée aux entreprises internationales françaises, reposant notamment sur un dialogue structuré avec un comité de partenaires relecteurs (ONG, scientifiques, réseaux d’entreprises).

Les experts recommandent également d’articuler les cadres existants : 

  • SBTN pour définir des objectifs et plans d’action 
  • TNFD et CSRD pour structurer la divulgation 

Des initiatives collectives, comme le Lab Transition Nature permettent par ailleurs de favoriser le dialogue entre entreprises, ONG et acteurs scientifiques. 

Vers un changement transformateur 

Au-delà des outils, la transition implique un changement profond des modèles économiques et des référentiels de décision. 

Cela suppose : 

  • d’élargir la notion de matérialité, en intégrant les impacts sur la nature ; 
  • d’accepter certains arbitrages, voire des renoncements ; 
  • de faire évoluer les normes, les valeurs et les systèmes économiques. 

Comme l’ont rappelé les intervenants, la biodiversité ne peut plus être considérée comme un sujet périphérique. Elle constitue un enjeu stratégique, au croisement de la résilience des entreprises, de la stabilité économique et du bien-être des sociétés. Cette table ronde est venue rappeler que le sujet a quitté le champ de la sensibilisation pour entrer dans celui de la transformation. Les entreprises qui tardent à intégrer la biodiversité dans leur stratégie prennent un risque qu’elles auront de plus en plus de mal à justifier. 

Et maintenant ? 

Les entreprises sont invitées à : 

  • s’approprier les enseignements du rapport IPBES ; 
  • structurer un plan de transition biodiversité complet ; 
  • mobiliser les dispositifs d’accompagnement existants ; 
  • s’engager dans des dynamiques collectives. 

Car une chose est certaine : face à l’érosion accélérée du vivant, le temps n’est plus à la sensibilisation, mais à la transformation. 


 Le Pacte mondial de l’ONU – Réseau France et WWF France nouent un partenariat stratégique 

Cette table ronde a également été l’occasion d’annoncer le partenariat officiel entre le Pacte mondial de l’ONU – Réseau France et WWF France. Cette collaboration vise à renforcer l’accompagnement des entreprises sur les enjeux liés à la biodiversité, en mobilisant des expertises complémentaires et en développant des outils concrets afin de leur permettre d’intégrer la biodiversité dans leurs stratégies et activités, et d’accélérer leur transformation. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large de coopération entre acteurs économiques, scientifiques et de la société civile, essentielle pour relever les défis systémiques liés à l’érosion du vivant. 

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