28 avril 2026

La durabilité d’entreprise nécessite une vision plus large 

Georg Kell et Andreas Rasche 

Depuis plus de vingt ans, la durabilité des entreprises repose sur une promesse forte : celle de pouvoir « concilier performance économique et impact positif ». L’idée de « croissance verte » suggérait que des investissements de long terme dans la décarbonation et les technologies propres permettraient à la fois de répondre aux défis environnementaux et de créer de nouvelles opportunités de marché, tout en améliorant l’efficacité. Dans le même temps, un engagement social accru devait s’inscrire dans l’évolution des normes et des cadres politiques favorables. 

Ce récit a été puissant, mais il est aujourd’hui mis à l’épreuve. 

Les cadres politiques qui ont soutenu la durabilité des entreprises pendant une grande partie de cette période ont profondément évolué. Les États-Unis se sont en partie éloignés d’un système fondé sur des règles communes, en privilégiant le développement des énergies fossiles au détriment de la protection de l’environnement. Par ailleurs, les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont recentré l’attention politique sur les enjeux de défense et de sécurité, souvent au détriment des priorités de long terme. 

Dans ce contexte, la montée des rivalités stratégiques entre États et la polarisation croissante au sein des sociétés ont fragilisé la logique d’intégration des marchés mondiaux, qui valorisait jusqu’ici des performances élevées en matière environnementale, sociale et de gouvernance (ESG). 

En Europe également, le soutien aux politiques climatiques et à l’inclusion sociale s’est affaibli. Les réponses à court terme aux chocs externes, comme les subventions aux énergies fossiles ou l’assouplissement des mécanismes de tarification du carbone, compliquent le maintien du lien entre durabilité et rentabilité. 

Une étude récente menée auprès de 688 entreprises illustre ce glissement : seules 17 % d’entre elles estiment que les bénéfices de la durabilité dépassent ses coûts. En réalité, le « business case » de la durabilité est moins évident qu’on ne le pense souvent. 

Trouver l’équilibre entre adaptation à court terme et transformation de long terme 

Le moment est venu d’élargir le récit de la durabilité des entreprises, en intégrant non seulement la transformation de long terme, mais aussi les impératifs d’adaptation à court terme. 

Si la croissance verte reste pertinente sur la durée, elle ne suffit pas, à elle seule, à justifier des actions immédiates. Trop souvent, les entreprises privilégient des logiques de court terme ; en l’absence d’un argument économique clair, la durabilité passe au second plan. 

Dans un environnement instable et incertain, l’enjeu à court terme n’est plus tant de rechercher des situations « gagnant-gagnant » que de renforcer la résilience. 

La résilience correspond davantage aux réalités actuelles. Elle renvoie à la capacité des entreprises à absorber les chocs, à réduire leurs dépendances et à fonctionner dans l’incertitude. Elle permet aussi de mieux articuler les décisions de court terme avec une vision stratégique de long terme. 

Prenons l’exemple de l’énergie : la volatilité des prix et des approvisionnements en énergies fossiles montre que la transition ne se résume pas à une question de coûts marginaux. Investir dans la décarbonation, l’électrification, les réseaux intelligents ou le stockage permet non seulement de réduire les émissions, mais aussi de renforcer la sécurité énergétique et l’autonomie stratégique.  

Le constat est le même pour l’agriculture. Les pratiques régénératives, en limitant le recours aux engrais de synthèse, améliorent la qualité des sols, la biodiversité et les produits. Elles réduisent également la vulnérabilité face aux perturbations d’approvisionnement, renforçant ainsi la résilience des systèmes alimentaires.  

Les modèles d’Économie circulaire en sont une parfaite illustration. En diminuant la dépendance aux matières premières vierges et en raccourcissant les chaînes d’approvisionnement, les entreprises atténuent les risques liés à la rareté des ressources et aux tensions géopolitiques. Déjà, plus de 95 % des matériaux utilisés dans les batteries de véhicules électriques peuvent être réutilisés. Ce qui relevait hier d’un impératif environnemental devient aujourd’hui un enjeu stratégique. 

Enfin, sur la dimension sociale, là encore le cadre peut être redéfini. Dans des sociétés de plus en plus polarisées, les engagements des entreprises en matière de droits humains, d’inclusion et de non-discrimination ne façonnent pas seulement la culture interne. Ils contribuent aussi à la cohésion sociale et à un dialogue plus constructif. À ce titre, la responsabilité sociale renforce la résilience des entreprises comme celle des sociétés dans lesquelles elles évoluent.  

Résilience des entreprises ET création de valeur à long terme 

Un récit élargi de la durabilité doit intégrer à la fois l’exigence de résilience à court terme et la recherche d’une croissance régénérative sur le long terme. Il ne s’agit pas de remplacer le récit existant, mais de l’enrichir, alors que des tendances de fond continuent de renforcer l’intérêt économique de pratiques durables. 

Les impacts physiques du changement climatique (sécheresses, incendies, inondations, élévation du niveau de la mer, perte de biodiversité) transforment déjà les conditions d’activité. Pour les entreprises, la durabilité devient une question de gestion des risques, de continuité et de sécurisation de la croissance future. 

Les marchés commencent à intégrer ces évolutions : la hausse des coûts d’assurance ou la volatilité des prix agricoles montrent que les risques climatiques sont de plus en plus pris en compte. Cela traduit un rééquilibrage progressif entre risques et opportunités. 

Parallèlement, les progrès technologiques se poursuivent à un rythme soutenu. Les innovations dans les technologies vertes, combinées à l’essor de l’intelligence artificielle, améliorent l’efficacité et accélèrent leur diffusion. Les dynamiques concurrentielles évoluent en conséquence. Comme le souligne The Economist : « la Chine tire désormais davantage de revenus de l’exportation de technologies vertes que les États-Unis n’en tirent de l’exportation d’énergies fossiles ». 

Cependant, une tension persiste : alors même que la nécessité d’investir dans la durabilité se renforce, de nombreuses entreprises, contraintes par des exigences de performance à court terme, peinent à concilier ces dynamiques, notamment lorsque leur discours repose sur l’idée de bénéfices immédiats. 

Faire évoluer le récit… 

Le discours sur la durabilité des entreprises a toujours évolué en fonction des transformations politiques, sociales et environnementales. Aujourd’hui, ces conditions ont profondément changé. Faire évoluer ce récit n’est donc plus une option. 

Pour les entreprises européennes en particulier, il est pertinent de positionner la durabilité comme un levier de résilience, au service de l’indépendance stratégique en matière d’énergie et de ressources, mais aussi de la stabilité sociale. 

Une telle approche permet à la fois d’expliquer aux investisseurs pourquoi ces investissements restent essentiels, même en l’absence de cadres politiques stables ; et d’encourager les décideurs publics à dépasser des réponses de court terme pour construire des cadres plus cohérents, compétitifs et robustes.  

La promesse initiale de « concilier performance et impact positif » n’a pas disparu. Mais dans un monde plus fragmenté et incertain, elle ne suffit plus. 

Elle doit désormais être complétée par une idée clé : la durabilité permet aux entreprises de résister, de s’adapter et, à terme, de prospérer. é sera la condition sine qua non de la réussite collective. 

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