30 juillet 2024

Pour une culture de paix économique

Alors que le monde fait face à un nombre de conflits armés le plus élevé depuis la création des Nations Unies, il est plus que jamais nécessaire de s’engager en faveur de l’ODD 16 – Paix, justice et institutions efficaces. Dans cette tribune “Pour une culture de Paix économique”, Dominique Steiler évoque le besoin de repenser nos modèles économiques en ce sens.

Dominique Steiler 

Titulaire de la Chaire UNESCO pour une culture de paix économique 

Grenoble Ecole de Management 

La société actuelle a intégré dans ses représentations du monde la question de la guerre économique comme une dimension quasi naturelle qui n’est absolument plus remise en cause. Pourtant, les crises qui se succèdent nous montrent combien l’économie dans ses dérives et excès peut être la source de multiples formes de violence sur les personnes, les collectifs, la société, la nature ou les nations. Il est frappant de constater que le champ académique de l’économie a très peu intégré la réflexion sur la paix, sauf dans deux cas précis – l’économie de la guerre ou comment faire des affaires en temps de guerre et l’économie de la paix ou comment faire des affaires après les conflits dans le temps de reconstruction. Par ailleurs, trop souvent l’économie est abordée de facto et sans questionnement aucun comme un moyen d’atteindre la paix plutôt que comme une source potentielle de conflit. Pourtant, les pratiques de guerre économique imprègnent nos réalités et nos imaginaires, entravant ainsi notre capacité à envisager un avenir économique différent. Ne serait-il pas temps de questionner les illusions de la toute-puissante déesse économique, et d’explorer plutôt la possibilité de concevoir, chemin faisant, une économie profane dont l’objet serait de contribuer à la paix par une contribution au bien commun et par là, soutenir l’ODD 16 Paix, Justice et Institutions efficaces ?  

Si les crises à répétition que nous traversons – économiques, sociales, environnementales, climatiques ou internationales – sont dues à ce que nous appelons les « hypers » – financiarisation, consommation, exploitation, compétition et globalisation – alors poser la question de la paix économique est un incontournable et renouveler la façon dont nous éduquons nos managers et futurs leaders est une urgence sur le court terme (éducation dans les entreprises tout au long de la vie), le moyen terme (dans l’enseignement supérieur) et sur le long terme (dans l’enseignement secondaire, voire primaire). 


Mais qu’est-ce que la paix économique ?  

Avant d’en donner une définition, il convient de poser en quelques phrases le socle de son développement. Pour penser ce concept « en action », il nous faut proposer un nouveau paradigme qui intègre trois dimensions clés : la conception anthropologique de l’humanité et de son rapport au vivant, la définition de l’économie dans le vaste champ de l’économie politique et enfin, l’intégration de la paix dans le champ de cette économie et du monde des affaires. 

Qu’est-ce que la vie et qu’est-ce qu’être humain ? Si la vie est centrée sur les objets, si elle est vue comme se manifestant principalement à travers des structures matérielles organisées – êtres vivants, organisations ou produits, reconnaissables par la complexité de leur structure interne et par leur activité autonome, alors nous manquons un point essentiel. Si « être humain » est avant tout être un homo œconomicus n’agissant que pour son intérêt bien compris, nous manquons toujours cet élément essentiel, car nous sommes aussi homo sapiens, ludens ou faber.  

Cet élément est très bien décrit par des auteurs comme Hannah Arendt1 ou encore Philippe Descola2, pour faire référence à des champs différents : il est la relation, le lien et l’interconnexion perpétuelle avec l’ensemble de notre écosystème. Nous sommes avant tout des êtres en relation, interconnectés et notre puissance provient d’ailleurs de cette capacité de relation aux autres humains, mais tout autant aux non-humains et à l’ensemble du vivant. C’est là le premier socle ; pour imaginer une autre économie, il nous faut porter notre attention à son but premier prendre soin et faire vivre ces liens et non pas s’isoler en cumulant les richesses. 

Quelle définition pour l’économie ? Il existe de très nombreuses définitions de l’économie. Nous choisissons d’appuyer notre propos sur celle d’Alfred Marshall3 : « L’Économie politique ou l’Économique est une étude de l’humanité dans l’activité ordinaire de la vie. Elle étudie ce qui, dans l’individu ou l’action sociale, est relié à la recherche et à l’utilisation des moyens matériels nécessités par le bien-être. » Le rôle de l’économie s’inscrit clairement dans cette démarche de construire un monde proche du réel qui aborde certes la richesse et les ressources, mais également l’étude du besoin des humains en vue de leur bien-être.  

Enfin, quelle approche de la paix va nous intéresser ici ? Non pas une paix vue comme un but à atteindre. Il ne s’agit pas de viser un rêve, mais de bâtir notre réalité. Encore moins une paix qui ne serait qu’une absence de guerre ou un espace entre deux guerres comme la croyance populaire l’a fortement intégré, que l’on appelle paix négative. Non, il s’agit de voir la paix comme une essence à préserver et à développer en empêchant les scories de venir la détruire et en permettant à chacun.e, du mieux possible de savoir faire face à l’adversité pour vivre en paix. Selon l’Institut de l’Economie et de la Paix, la paix positive se définit ainsi comme l’ensemble de ce qui promeut le bien en créant par les attitudes, structures et institutions les conditions du bien-être de tous.  

Forte de ce socle, la paix économique, qui est une approche préventive de la paix et de la gestion des conflits qui s’inscrit dans le cadre de la paix positive, peut se définir de deux manières. Par la positive4, « La paix économique serait une orientation pour laquelle une entreprise, un manager, un collaborateur, en préservant les grandes valeurs humaines et avec harmonie, créent de la richesse au profit du bien commun et de l’épanouissement de l’ensemble des parties prenantes, dont ils font partie, dans le cadre plus vaste de leur responsabilité écologique, sociale et humaine. » Par la négative, « La paix économique est une orientation pour laquelle une entreprise crée de la valeur sans détruire ses concurrents, manipuler ses clients, exploiter ses fournisseurs, exercer une quelconque violence vis-à-vis de ses collaborateurs et ignorer ses responsabilités sociétales et écologiques, autrement dit, sans nuire à ses parties prenantes. » 

Si l’on considère maintenant plus directement l’entreprise, il nous faut démarrer par un repositionnement de son but. Dans le cadre de la paix économique, le but de l’entreprise est de s’inscrire dans la cité, de renforcer le tissu social et de contribuer au bien commun par les biens, les services et les richesses qu’elle crée. Le profit est présent dans cette approche, mais plus comme la contrainte nécessaire au développement d’un tissu économique et à la pérennité d’une entreprise.  

Dans l’entreprise, la paix économique se décline par l’ensemble des actions qui vont contribuer à cette pérennité et à la paix sociale (fig 1).  

figure 1 : les différentes facettes de la paix économique 

Les démarches opérationnelles dans l’entreprise peuvent prendre des formes très variées dont nous allons donner quelques exemples. Les effets de ces actions concrètes permettent à l’entreprise de répondre à ses impératifs de performance en devenant un acteur majeur du développement social dans le cadre d’une responsabilité environnementale et écosystémique plus large (fig 2) 

fig 2 : Les effets des actions vers la paix économique 


Les relations aux ODD de l’ONU 

Si l’on se base sur la figure 1, il est aisé de comprendre que la difficulté n’est pas de trouver des actions ou des transformations concrètes à mener dans l’entreprise pour contribuer à la paix économique ; action sur la santé, l’intelligence collective, la qualité des relations et la gestion des conflits,  les modèles d’affaires, les modèles financiers, les processus, les relations à l’ensemble des parties prenantes ou encore les cultures organisationnelles pacifiées plus qu’agressives. L’enjeu majeur est celui du changement de paradigme présenté ci-dessus : la conception de ce qu’est faire société, faire entreprise et contribuer au bien commun vient bouleverser le regard. Elle s’inscrit cependant dans une suite logique de tous les travaux et engagements de l’ONU. En effet, si l’on considère les 17 ODD, la paix économique a un impact direct sur a minima 11 d’entre elles. La figure 3 présente ces aspects. 

fig 3 : relation entre les ODD et la paix économique 

« Un monde plus chaud sera aussi un monde plus violent ! Les questions environnementales ou plus largement de RSE sont fondamentales. Mais, elles se doivent d’intégrer la question de la paix sans quoi les conséquences environnementales et écologiques qu’elles déplorent, se transformeront en conflits et autres violences peut-être bien avant même que les dégâts sur la planète ne soient catastrophiques. Une économie pérenne et responsable doit accepter de quitter sa position hégémonique sur le vivant et reprendre sa place au service des biens communs et contribuer ainsi à la paix. » 


[1] H.Arendt, Qu’est-ce que la politique, Seuil, Paris, 2014.

[2] P.Descola, Une écologie des relations, CNRS édition, paris 2019.

[3] A.Marshall, Principes d’économie politique, 1890

[4] D.Steiler, Osons la paix économique : de la pleine conscience au souci du bien commun, De Boeck Supérieur, 2017

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