Chapitre 5

Le regard des acteurs du dialogue social

La RSE, un sujet de gouvernance

© Ronan Siri

Madeleine Gilbert

Madeleine Gilbert est Secrétaire nationale confédérale de la Confédération française de l’encadrement – Confédération générale des cadres (CFE-CGC), syndicat de l’encadrement. Elle a en charge la RSE et le développement durable depuis 2019. Membre du CESER Auvergne-Rhône-Alpes depuis fin 2018, elle siège dans la commission Environnement. Elle est membre du Conseil national de la transition énergétique (CNTE) et du Conseil national de l’Air.

“Impliquer le plus en amont possible les salariés et leurs représentants est essentiel dans une démarche où les nécessaires engagements sociaux, sociétaux, environnementaux, éthiques et de gouvernance sont désormais au centre des préoccupations.”

Quel rôle donnez-vous à votre adhésion au Pacte Mondial, quel la CFE-CGC a rejoint en 2018 ?

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Pour la CFE-CGC, adhérer au Pacte mondial était avant tout l’opportunité de rejoindre une communauté qui partage des valeurs communes et qui agit. Les Dix principes correspondent à la vision de l’action syndicale, à laquelle nous sommes attachés. Nous nous sommes inscrits dans cette démarche avec la certitude que ces Dix principes sont la voie pour une société plus inclusive, source de performance.

Nous avons rejoint le Pacte mondial pour contribuer au bien commun et aux défis collectifs environnementaux. François Moreux, notre ancien Délégué national développement durable et RSE, fut à l’initiative de l’adhésion en 2018. Avec lui, nous avons participé à des tables rondes, des groupes de travail ou encore des événements organisés par le Pacte mondial. Nous avons également co-édité, en 2019, le guide PME : comment vous différencier grâce aux Objectifs de développement durable.

Comment la CFE-CGC s’appuie-t-elle sur les objectifs de développement durable (ODD) pour structurer son action ?

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Avec les ODD, nous avons trouvé une grille de lecture. Notre raison d’être, c’est d’agir pour la défense des salariés et la promotion de leurs droits. Nous pouvons agir dans les comités sociaux et économiques (CSE) en utilisant les ODD pour trouver des pistes et des solutions pour l’amélioration de la qualité de vie des salariés et de la qualité des conditions de travail. Les ODD offrent une véritable grille de lecture aux militants pour traiter tous les sujets sociaux, sociétaux et environnementaux dans les instances représentatives du personnel. La matrice des ODD est un outil complet pour s’emparer d’un nouveau business model au service de la durabilité des entreprises et de la double matérialité.

Nous nous employons à faire connaître et à valoriser les ODD. Nos deux communications sur l’engagement sont la preuve de notre investissement. Notre charte développement durable est d’ailleurs articulée autour des ODD. Dans ce cadre, nous avons choisi de créer des synergies avec de nombreuses entités publiques et privées, afin de renforcer la cohérence des stratégies et de coordonner nos actions respectives.

Pour la CFE-CGC, adhérer au Pacte mondial était avant tout l’opportunité de rejoindre une communauté qui partage des valeurs communes et qui agit.

– Madeleine Gilbert

Quel est le rôle d’un syndicat de salariés dans la construction de la démarche RSE d’une entreprise ?

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À la CFE-CGC, nous militons pour que les politiques RSE s’orientent vers des actions privilégiant le long terme en valorisant le développement humain. La responsabilité sociétale nécessite un réel dialogue avec toutes les parties prenantes de l’entreprise. Impliquer le plus en amont possible les salariés et leurs représentants est essentiel dans une démarche où les nécessaires engagements sociaux, sociétaux, environnementaux, éthiques et de gouvernance sont désormais au centre des préoccupations. Les ODD contribuent évidemment à cette convergence. 

L’élargissement des prérogatives des comités sociaux et économiques aux sujets de transition écologique, inscrit dans la Loi Climat, est une réelle avancée. Ces nouvelles attributions environnementales doivent désormais être effectives. Tout cela nécessite une montée en puissance des moyens, avec la création de commissions environnement obligatoires dans les CSE. Les salariés doivent être considérés comme des acteurs à part entière de la RSE.

En matière de gouvernance, la RSE est un sujet stratégique au sein des conseils d’administration et la création, en leur sein, de « conseils RSE », avec une feuille de route précise, permettrait d’appréhender les opportunités et les risques encourus. Depuis la loi Pacte, toutes les sociétés doivent être gérées « en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux ». Les administrateurs salariés sont donc un véritable atout. En déclinant des politiques de développement durable concertées, il est possible de faire de la RSE un facteur de compétitivité.

Comment la CFE-CGC s’engage-t-elle sur les enjeux du devoir de vigilance ?

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Le respect et la promotion des droits des humains nécessitent que l’entreprise fasse preuve de vigilance, qu’elle soit capable d’identifier et de corriger les potentiels impacts de son activité pouvant aller à l’encontre de ces droits. Pour la CFE-CGC, l’obligation de vigilance prévue par la loi doit plutôt contraindre à adopter et mettre en œuvre toutes les mesures nécessaires pour prévenir et atténuer les risques et faire cesser les violations des droits humains, ainsi que les atteintes à l’environnement. Nous pensons qu’il est indispensable d’inclure toutes les sociétés dans le champ d’application de la loi et de prévoir des obligations proportionnées à la taille ou au statut des entreprises. Nous soutenons pleinement la recommandation n°1 du rapport d’évaluation de la loi visant à « étendre l’application de la loi sur le devoir de vigilance aux formes juridiques non couvertes ». Le secteur Europe et international de la CFE-CGC agit dans ce cadre, en promouvant la mise en œuvre des Principes directeurs de l’OCDE.

Fruit d’un travail collaboratif associant le Pacte mondial Réseau France, le Comité 21, France Chimie ou encore
la Kedge Business School, la CFE-CGC a publié en 2019 un guide pédagogique qui met en lumière les actions concrètes en faveur des ODD mises en place sur le terrain par de nombreuses entreprises, issues de tous secteurs.

La RSE comme levier de différenciation et d’attractivité

© MEDEF

Dominique Carlac’h et Armelle Carminati

Dominique Carlac’h est Vice-présidente et porte-parole du Mouvement des entreprises de France (Medef).

Armelle Carminati est Présidente du comité entreprise inclusive du Medef.

“La conviction et l’implication personnelle des dirigeants sont primordiales pour porter, mettre en œuvre et pérenniser les enjeux de RSE au cœur de la stratégie des entreprises.”

Selon vous, comment a évolué la perception de la RSE au sein des entreprises françaises sur la dernière décennie ?

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Nous représentons au Mouvement des entreprises de France plus de 190 000 entreprises adhérentes et constatons une réelle structuration et un renforcement des politiques RSE au sein des entreprises de toutes tailles et de tous secteurs. Les attentes des parties prenantes sur ces sujets sont de plus en plus fortes, comme le montrent d’ailleurs les résultats du baromètre annuel dont nous développons plus bas les enseignements. Cet engagement constitue désormais un levier de différenciation et d’attractivité des entreprises envers leurs clients, fournisseurs, salariés ou encore futurs salariés. La conviction et l’implication personnelle des dirigeants sont donc primordiales pour porter, mettre en œuvre et pérenniser ces enjeux au cœur de la stratégie des entreprises.
 
Dans le cadre de ses travaux relatifs à la RSE, le Medef a conçu en 2019 un baromètre national de perception de la RSE en entreprise avec un double objectif : mesurer la perception qu’ont les salariés de la RSE en entreprise, en lien avec leur perception de sa performance et permettre aux entreprises de mesurer, de s’engager, de construire un dialogue efficace avec leurs salariés autour de la RSE, sur la base d’un diagnostic partagé, et de se comparer et mesurer leurs progrès au cours des années. Ce baromètre RSE permet de rendre compte de la perception par les salariés des politiques menées par les entreprises en matière de RSE et de leur efficacité.

Sur les quatre années couvertes par le baromètre, nous avons constaté une meilleure compréhension générale de ce qu’est le développement durable en entreprise (seuls 10% des répondants ont déclarés en 2022 qu’ils ne savaient pas sur quoi portait le développement durable en entreprise, contre 18% en 2019). Trois quarts des salariés jugent que les actions RSE mises en place au sein de l’entreprise sont efficaces, ce chiffre étant majoré pour les mesures relatives au climat et restant relativement stable depuis 2019. Nous avons aussi noté une nette progression de la part des salariés qui disent connaître les valeurs de leur entreprise (55% en 2022 contre 45% en 2019), l’adhésion à ces valeurs étant quasi-unanime (plus de 90%).
 
Les résultats du baromètre démontrent que l’engagement RSE contribue à améliorer l’image de l’entreprise et à fidéliser les collaborateurs. Parmi les salariés ayant connaissance d’une entité RSE dans leur entreprise, ils sont 83 % à déclarer être confiants dans leur avenir au sein de leur entreprise actuelle, contre 67 % pour ceux travaillant dans une entreprise sans entité dédiée. 69 % des salariés indiquent ressentir du plaisir à travailler dans leur entreprise : ce chiffre monte à 77 % dans les entreprises où il existe une fonction ou un service RSE, contre seulement 60 % dans les entreprises qui n’en sont pas dotées.

“Avec l’Agenda 2030, les entreprises disposent d’un cadre structurant et universel (pour tous les pays et toutes les parties prenantes),
dans lequel inscrire la contribution de leur activité à un développement durable, en s’appuyant sur les actions mises en œuvre dans le cadre de leur démarche de RSE.”

– Dominique Carlac’h et Armelle Carminati

Que gagne l’entreprise à se saisir des 17 objectifs de développement durable ?

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Avec l’Agenda 2030, les entreprises disposent d’un cadre structurant et universel (pour tousles pays et toutes les parties prenantes), dans lequel inscrire la contribution de leur activité à un développement durable, en s’appuyant sur les actions mises en œuvre dans le cadre de leur démarche de RSE.

Les Objectifs de développement durable (ODD) n’ont pas vocation à remplacer la RSE pour les entreprises, mais par la mise en œuvre d’une démarche RSE, les entreprises contribuent aux ODD. Si leur utilisation comme référentiel est volontaire, les ODD peuvent être utiles aux entreprises pour:

• réaliser un autodiagnostic ou une autoévaluation de la performance sociétale;
• servir de cadre pour le développement de la stratégie RSE;
• redonner du sens et impliquer les collaborateurs sur une démarche positive au service d’objectifs de société ambitieux;
• dialoguer avec les parties prenantes dans la mesure où l’Agenda 2030 constitue un langage commun;
• rendre compte des engagements auprès de leurs parties prenantes; les ODD pouvant être vus comme une grille de reporting simple;
• innover de manière collaborative, en ce sens que les ODD favorisent le développement de partenariats (entre entreprises et avec d’autres parties prenantes) pour proposer une offre intégrée, chercher des financements, concevoir des projets qu’il n’aurait pas été possible de développer seul;
• comparer sa performance à celle de leurs compétiteurs français, européens ou internationaux.

Quel rôle joue le MEDEF dans l’appropriation des ODD par les entreprises françaises ?

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En application des engagements du monde économique dans le cadre de la feuille de route de la France pour l’atteinte des ODD, et en lien avec ses parties prenantes, le Medef entend poursuivre et renforcer son action visant à :

• informer et sensibiliser les entreprises françaises et leurs représentants sur les enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Le MEDF recommande notamment le mooc « Comprendre la crise écologique pour réinventer l’entreprise» ou le guide pratique Entreprises et biodiversité ;
• accompagner les entreprises dans la mise en œuvre d’actions concrètes permettant d’atteindre les 17 Objectifs de développement durable et de déployer une politique RSE, à travers un guide sur le dialogue avec les parties prenantes, des webinaires et fiches pratiques sur les ODD, un outil de priorisation des enjeux RSE ou encore le serious game « Déjouez le sexisme en entreprise » ;
• contribuer à l’élaboration des règles au service d’une croissance responsable, en prenant part au débat public et en présentant des propositions concrètes. Cet axe de travail s’illustre notamment par la conduite des négociations pour l’accord national interprofessionnel sur la transition écologique et le dialogue social.

Le Medef a adhéré au Pacte mondial des Nations Unies en 2017 sous l’impulsion de Geoffroy Roux de Bézieux, qui occupait alors le poste de Vice-président délégué chargé de l’économie. © Abaca Press

Accompagner les PME sur le chemin de la RSE

© CPME

Guillaume de Bodard

Guillaume de Bodard est Président de laCommission environnement et développement durable de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME). Alors Vice-président de laPlateforme RSE, il a animé la rédaction d’un rapport sur les labels RSE publié en 2021.

“L’engagement durable des PME est croissant et celles qui agissent le font en responsabilité pour produire des impacts positifs sur la société et l’environnement.”

Comment voyez-vous évoluer l’intérêt pour la RSE au sein des PME ?

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Les petites et moyennes entreprises (PME) ont bien compris l’intérêt que constitue la RSE pour accélérer leur transformation en faveur de la transition écologique. Celui-ci est multiple. En effet, engager une démarche en matière envinonnementale, sociale et de gouvernance est porteuse de performance globale, différenciante et valorisatrice pour la PME qui, ainsi, réduit son impact sur la planète. Les dirigeants de PME savent également que la RSE permet de donner du sens à l’activité de l’entreprise, de répondre de la réalité de leur engagement et d’être attractifs à l’égard des générations les plus jeunes, qui peuvent hésiter à les rejoindre. Les PME doivent également répondre aux attentes de leurs clients, eux-mêmes soumis à davantage d’exigences réglementaires.

De plus, l’élaboration de plans d’action et de référentiels sectoriels ne fait que croître au sein des secteurs d’activités pour embarquer davantage de PME sur la voie de la RSE et leur permettre de mesurer les actions engagées et les résultats réalisés.

“Les dirigeants de PME savent que la RSE permet de donner du sens à l’activité de l’entreprise, de répondre de la réalité de leur engagement et d’être attractifs à l’égard des générations les plus jeunes, qui peuvent hésiter à les rejoindre.”

– Guillaume de Bodard

Comment faites-vous évoluer les consciences et les pratiques auprès de ces entreprises ? Quels sont les freins que vous avez identifiés auprès de vos adhérents, et quels sont, pour vous, les principaux leviers à actionner pour permettre aux PME de développer pleinement leur démarche RSE ?

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La CPME travaille étroitement avec les fédérations professionnelles qui développent des référentiels sectoriels, accompagnant les PME dans l’identification de leurs enjeux RSE et l’évaluation de leurs actions. Grâce à cette démarche, les PME démontrent à leurs donneurs d’ordre, publics comme privés, que leur engagement est effectif et solide. Des opportunités en matière de marché, de business peuvent en découler. C’est un argument fort car ces démarches permettent de concilier l’enjeu de développement économique de toute entreprise avec celui de la préservation de l’environnement notamment.

Les freins persistent aujourd’hui pour les TPE-PME qui ne savent pas toujours par où commencer. Le rôle du secteur professionnel est dans ce cas déterminant pour leur montrer le chemin. Autre obstacle, la RSE nécessite des investissements importants et de long terme, et donc un niveau de trésorerie qui n’est pas toujours présent dans ces entreprises. Les compétences spécifiques que réclame la RSE peuvent aussi faire défaut en interne alors que la mise en œuvre d’un plan d’actions et son reporting induisent une charge bureaucratique croissante.

Toutefois, à la CPME, nous sommes convaincus qu’une belle dynamique est lancée en France depuis quelques années et que cet élan ne doit pas retomber. Les leviers existent comme celui de la commande publique par exemple. Pour cela, les pouvoirs publics doivent s’engager auprès des entreprises et donner un signal fort, en reconnaissant officiellement ces référentiels sectoriels RSE. Cela doit se faire dans un esprit « gagnant-gagnant », pour les entreprises valorisées par leurs démarches durables, et plus globalement pour la production française mise en avant par cette labellisation. À l’heure où le gouvernement prône légitimement la réindustrialisation de la France et le verdissement de l’économie, la reconnaissance de ces « labels » trouverait tout son sens.

Comment adapter les outils de mesure de performance extra-financière aux PME ?

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L’engagement durable des PME est croissant et celles qui agissent le font en responsabilité pour produire des impacts positifs sur la société et l’environnement. La CPME accueille favorablement les objectifs de la directive CSRD pour améliorer le reporting extra-financier et la comparabilité des données publiées. Mais veillons à ne pas mobiliser trop lourdement le temps des PME avec des outils complexes, composés d’un trop grand nombre d’indicateurs. Les travaux en cours doivent prendre en compte les spécificités des PME et élaborer des standards de reporting leur permettant de valoriser les efforts fournis et les résultats obtenus.

Adoptée par l’Union européenne en décembre 2022, la CorporateSustainabilityReporting Directive(CSRD) s’appliqueraprogressivement aux entrepriseseuropéennes à compterdu 1er janvier 2024. © Sébastien Bertrand

“La CPME accueille favorablement les objectifs de la directive CSRD pour améliorer le reporting extra-financier et la comparabilité des données publiées. Mais veillons à ne pas mobiliser trop lourdement le temps des PME avec des outils complexes, composés d’un trop grand nombre d’indicateurs.”

– Guillaume de Bodard