La lutte contre la corruption est au cœur de l’Objectif de développement durable 16, qui vise à promouvoir des sociétés pacifiques, justes et efficaces, fondées sur des institutions responsables et transparentes. Pourtant, les résultats 2025 de l’Indice de perception de la corruption (CPI), publiés par Transparency International, dressent un constat préoccupant, en France comme dans de nombreuses démocraties avancées.
Le CPI est l’indicateur de référence mondial en matière de corruption du secteur public. Il classe 180 pays sur une échelle de 0 (très corrompu) à 100 (très intègre), sur la base d’expertises indépendantes et d’enquêtes auprès d’acteurs économiques. En 2025, le score moyen mondial reste bloqué à 43, et plus des deux tiers des pays évalués se situent sous la barre des 50, ce qui souligne la persistance d’un niveau élevé de corruption perçue dans le monde.
Une érosion notable dans les démocraties avancées
L’édition 2025 confirme une tendance de fond : la corruption, ou la perception de celle-ci, progresse dans des pays pourtant dotés d’institutions solides.
En Europe de l’Ouest, plusieurs États enregistrent un recul, notamment la France, qui obtient un score de 66/100, et le Royaume-Uni, avec 70/100. Avec ce score, la France se classe désormais 25ᵉ au niveau mondial, derrière plusieurs pays européens comparables, dont l’Allemagne (78), les Pays-Bas (79) ou encore l’Irlande (77).
Ce recul confirme une tendance observée depuis 2023, après un pic à 72 en 2022, illustrant une fragilisation de la confiance dans l’intégrité des institutions publiques, dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques, des pressions économiques accrues et une polarisation politique croissante.
Ces résultats font écho aux conclusions du Global Risks Report 2025 du World Economic Forum, qui identifie l’érosion de la cohésion institutionnelle, la désinformation et les défaillances de gouvernance comme des risques majeurs pour la stabilité économique et sociale. La corruption y apparaît comme un facteur aggravant, capable d’affaiblir les institutions, de détourner les ressources et de compromettre les transitions économiques et environnementales.
Un signal d’alerte spécifique pour la France, malgré un cadre anticorruption structuré
La baisse du score de la France est d’autant plus notable qu’elle intervient dans un pays disposant d’un cadre juridique reconnu en matière de prévention de la corruption.
Depuis l’adoption de la loi Sapin II en 2016, les grandes entreprises françaises sont tenues de mettre en place des programmes anticorruption structurés, sous le contrôle de l’Agence française anticorruption (l’AFA). Ce dispositif a contribué à structurer les fonctions conformité et à diffuser une culture de prévention au sein du secteur privé.
Toutefois, le CPI mesure avant tout une perception globale de l’intégrité publique, influencée par la cohérence entre les règles adoptées et leur application effective. Plusieurs affaires médiatisées ces dernières années, notamment :
- la médiatisation d’affaires impliquant des responsables politiques et économiques de premier plan ;
- les débats récurrents sur l’encadrement du lobbying et des conflits d’intérêts ;
- les interrogations sur l’effectivité des sanctions et la capacité des institutions à prévenir et détecter les atteintes à la probité.
Ce décalage souligne un point essentiel : l’existence de règles, aussi robustes soient-elles, ne suffit pas à elle seule à garantir la confiance. Leur mise en œuvre effective, leur lisibilité et leur appropriation par l’ensemble des acteurs publics et privés sont déterminantes.
Un message clair pour les entreprises : l’intégrité comme levier stratégique
Bien que le CPI mesure la corruption dans le secteur public, ses résultats concernent directement les entreprises.
La grande corruption, le blanchiment et les flux financiers illicites impliquent souvent des acteurs privés, que ce soit comme facilitateurs, intermédiaires ou victimes. Dans des environnements fragilisés, les entreprises sont davantage exposées à des risques juridiques, financiers et réputationnels.
Dans le même temps, le Edelman Trust Barometer montre que les entreprises sont aujourd’hui perçues comme les institutions les plus à même d’agir de manière compétente et responsable, devant les gouvernements. Cette confiance accrue s’accompagne d’attentes plus élevées.
L’intégrité devient ainsi un enjeu stratégique, qui dépasse la seule conformité réglementaire. Concrètement, cela implique pour les entreprises :
- d’actualiser régulièrement leur cartographie des risques, notamment dans les opérations internationales ;
- de renforcer la vigilance dans les relations avec les tiers et les chaînes d’approvisionnement ;
- de développer une culture d’intégrité portée par la direction et diffusée à tous les niveaux ;
- d’intégrer les enjeux d’intégrité dans leur stratégie globale de gestion des risques.
Elle constitue un facteur de résilience, de compétitivité et de crédibilité, notamment dans un contexte marqué par l’intensification des exigences européennes, avec la future directive anticorruption et les nouvelles obligations en matière de devoir de vigilance et de reporting.
Renforcer durablement les pratiques d’intégrité
Face à ces évolutions, les entreprises ont un rôle essentiel à jouer, non seulement pour prévenir les risques, mais aussi pour contribuer à restaurer la confiance dans l’économie.
Ces enjeux s’inscrivent pleinement dans les priorités du plan pluriannuel anticorruption 2025-2029, porté par l’AFA, dont l’axe stratégique 3 vise à mieux accompagner les acteurs économiques dans la prévention des atteintes à la probité, à renforcer la qualité des dispositifs anticorruption et à favoriser une approche plus opérationnelle et intégrée de la gestion des risques.
C’est dans cet esprit que le Pacte mondial de l’ONU – Réseau France accompagne les entreprises à travers plusieurs initiatives structurantes, notamment son cycle de gestion des risques de corruption, qui permet aux participants de renforcer leur cartographie des risques et d’opérationnaliser leurs dispositifs anticorruption.
Ces enjeux seront également au cœur de notre session organisée le 25 mars prochain lors du Global Anti-Corruption and Integrity Forum de l’OCDE, un rendez-vous international majeur réunissant entreprises, institutions et organisations internationales engagées pour l’intégrité.et
Faire de 2025 un point de bascule
Le recul observé en 2025 ne doit pas être perçu comme une fatalité, mais comme un signal d’alerte.
Il rappelle que la lutte contre la corruption est un effort continu, qui nécessite l’engagement conjoint des pouvoirs publics, des entreprises et de la société civile.
Pour les entreprises, l’enjeu est clair : aller au-delà de la conformité, pour faire de l’intégrité un véritable levier de performance durable et de confiance.
Plus que jamais, l’intégrité apparaît non seulement comme une exigence éthique, mais comme une condition essentielle du développement économique et de la stabilité des marchés.