5 octobre 2026
Construire une économie efficiente en eau dans la région euro-méditerranéenne : le rôle des entreprises
Dans le cadre de l’EuroMediterranean Water Forum 2026, a été présenté une étude intitulée « Building a Water Smart Economy in the Euro-Mediterranean Area: The Role of Business » (Construire une économie efficiente en eau dans la région euro-méditerranéenne : le rôle des entreprises), réalisée en partenariat entre les réseaux du Pacte mondial des Nations unies de la région euro-méditerranéenne (Italie, France, Égypte, Italie, Grèce, Portugal, Turquie).
Cette recherche analyse le rôle du secteur privé dans la gestion durable de l’eau et le développement de systèmes de production plus résilients, en reliant sécurité hydrique, changement climatique, économie et compétitivité.
Dans le contexte actuel, marqué par le changement climatique et les sécheresses régionales, l’eau constitue un facteur économique crucial pour le développement et la pérennité des systèmes économiques. Selon les estimations pour 2050, la raréfaction de l’eau pourrait entraîner une réduction de 10 % du PIB mondial, avec des impacts atteignant jusqu’à 19 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur.
La région méditerranéenne constitue aujourd’hui l’un des points chauds mondiaux de la crise de l’eau, avec un niveau de stress hydrique 12 fois supérieur à la moyenne mondiale. Environ 220 millions de personnes, soit 42 % de la population de la région, vivent en situation de pénurie d’eau, et le bassin méditerranéen concentre près de 60 % de la population mondiale considérée comme « pauvre en eau ».
L’exposition de la région au stress hydrique est appelée à s’aggraver avec le temps et à devenir de plus en plus structurelle sous l’effet combiné du changement climatique et de la dynamique démographique. La Méditerranée se réchauffe en effet environ 20 % plus vite que la moyenne mondiale.
La concurrence entre les différents usages de l’eau est particulièrement intense en Méditerranée, principalement en raison du poids de l’agriculture : ce secteur représente 87 % des prélèvements d’eau en Turquie, 80 % en Grèce, 79 % en Égypte et environ 50 % en Italie. À l’échelle de l’Union européenne, l’agriculture représente 51 % de la consommation nette d’eau.
Dans les années à venir, les besoins liés aux transitions énergétique et numérique accentueront davantage la pression et la concurrence sur les ressources en eau. Des secteurs stratégiques tels que les semi-conducteurs, les centres de données, l’hydrogène, les énergies renouvelables et les batteries affichent des besoins en eau considérables et croissants. Leur valeur économique cumulée pourrait passer d’environ 192 milliards d’euros à près de 1 000 milliards d’euros d’ici 2030, avec une demande en eau associée pouvant atteindre jusqu’à 2,6 fois les niveaux actuels.
Enfin, la compétition pour les ressources en eau constitue un facteur clé de la hausse des conflits liés à l’eau. Depuis 2000, le nombre de ces conflits a été multiplié par 17, passant de 24 à 420 cas enregistrés en 2024.
L’étude examine le rôle des entreprises dans l’évaluation des risques, la gouvernance et l’investissement, tout en recueillant des retours d’expérience et des pratiques du secteur privé. Les conclusions mettent en avant deux messages clés :
- L’eau prend une importance croissante pour les entreprises, mais n’est pas encore pleinement intégrée dans les décisions économiques : parmi les plus de 8 500 entreprises qui répondent au questionnaire CDP Water, seules 5 % attribuent une valeur monétaire à l’eau dans leurs processus décisionnels, contre près d’une sur quatre pour le carbone.
- La sécurité hydrique est étroitement liée à la compétitivité et à la transformation des systèmes de production.
La croissance de secteurs stratégiques pour les transitions énergétique et numérique, va intensifier la demande en eau, ce qui rend indispensable l’intégration des risques hydriques dans la planification des investissements et les stratégies d’entreprise.
Gouvernance des ressources en eau dans la région euro-méditerranéenne
Dans le cadre de cette recherche, les données issues des rapports de « Communication sur le progrès » (CoP) du Pacte mondial des Nations unies pour l’Égypte, la France, la Grèce, l’Italie, le Portugal et la Turquie ont couvert un échantillon total de 2 180 entreprises, dont 52,9 % de PME. L’analyse révèle que l’importance accordée à l’eau par les entreprises de la région varie considérablement d’un pays à l’autre. La proportion la plus élevée est observée en Turquie (61 %), suivie de la Grèce (49 %) et de l’Égypte (48 %). L’Italie s’établit à 41 %, traduisant l’importance accordée à ce sujet par un nombre significatif d’entreprises, malgré une perception généralement faible du risque hydrique.
Dans l’ensemble de la région euro-méditerranéenne, la majorité des entreprises ne déclarent aucun impact négatif lié à l’eau dans les pays étudiés. La Grèce arrive en tête (87 %), suivie de l’Italie (86 %), du Portugal (84 %), de la Turquie (82 %), de la France (75 %) et de l’Égypte (71 %). Les entreprises qui signalent des impacts négatifs mais ne mettent pas en œuvre de mesures correctives représentent 12 % en Égypte, contre seulement 4 % en Grèce, au Portugal et en Turquie, et 2 % en Italie.
Parallèlement, 17 % des entreprises égyptiennes déclarent avoir identifié des impacts négatifs et mis en place des mesures correctives, suivies par la France (13 %), le Portugal et la Grèce (12 % chacun), la Turquie (11 %) et l’Italie (8 %).
Dans la région euro-méditerranéenne, les prélèvements et la consommation d’eau au sein des zones caractérisées par un stress hydrique élevé ou extrêmement élevé varient sensiblement selon les pays, ce qui entraîne des niveaux d’exposition au risque hydrique divergents. Le Portugal et la Turquie affichent les chiffres les plus élevés, avec environ la moitié ou plus de leurs prélèvements et de leur consommation effectués dans des zones sous stress hydrique, respectivement 59 % et 63 % pour le Portugal, et 50 % et 47 % pour la Turquie, tandis que les autres pays analysés présentent des valeurs nettement inférieures.
À l’échelle de la région euro-méditerranéenne, plus de la moitié des entreprises ont déjà adopté une politique relative à l’eau : 51 % des entreprises gèrent en effet les ressources hydriques à travers des politiques spécifiques ou dans le cadre de politiques environnementales plus larges. La Grèce occupe la première place à cet égard, avec 76 % d’entreprises ayant déjà adopté une politique de gestion des ressources en eau, suivie de la Turquie (74 %) et du Portugal (62 %). En Égypte, bien que le taux d’entreprises disposant actuellement d’une politique de l’eau soit plus modeste (40 %), 43 % d’entre elles s’engagent à mettre en œuvre des mesures de gestion des ressources en eau au cours des deux prochaines années.
Les échanges menées lors de cette étude ont permis de souligner plusieurs axes stratégiques à développer par les entreprises dans leurs gestion de l’eau :
- Approche à l’échelle du bassin versant : la prise en compte des risques hydriques exige une collaboration qui dépasse les seules actions individuelles des entreprises. Le stress hydrique pouvant varier considérablement d’un bassin à l’autre, les approches nationales ou uniformes ne reflètent pas toujours les conditions locales. Les entreprises sont encouragées à passer d’une gestion individuelle de l’eau (water stewardship) à des stratégies collectives de recharge des ressources à l’échelle du bassin versant ou des sous-bassins. Cela inclut non seulement des mécanismes de concertation et de médiation, mais aussi des investissements collectifs à long terme dans des infrastructures créatrices de co-bénéfices écosystémiques, telles que les solutions fondées sur la nature. La stratégie de l’eau doit donc être pensée à l’échelle du bassin, et non pas seulement à échelle du site.
- Tarification de l’eau et incitations : répercuter la réelle valeur de rareté de l’eau dans son prix peut encourager une utilisation plus efficiente tout en prenant en compte ses impacts socio-économiques en considération. Les acteurs financiers doivent faciliter et récompenser les économies d’eau ainsi que les projets de résilience hydrique à long terme (notamment via des water bonds, des obligations liées au développement durable/SLB, etc.).
- Infrastructures et impacts sociaux : la raréfaction locale de l’eau et les conditions spécifiques à chaque bassin doivent également être prises en compte lors de l’élaboration des tarifs et des incitations financières, en reflétant mieux la diversité des réalités locales, sociales et économiques liées à la gestion de l’eau. La stratégie de gestion de l’eau d’une entreprise doit intégrer une gouvernance inclusive du genre et prendre en compte les impacts sociaux dans toutes les décisions relatives à l’eau, appuyés par des indicateurs clés de performance dédiés. Les entreprises doivent garantir l’accès à une eau potable et de qualité pour tous au sein des bassins où elles opèrent.


